Les vagues de chaleur de cet été nous ont rappelé à l’ordre : les étés suisses se réchauffent et les épisodes de forte chaleur deviennent plus fréquents. Le sujet dépasse le simple inconfort. Il touche à la santé de tous, mais aussi à la concentration et à la productivité dans les bureaux, les écoles ou les bâtiments industriels.

Pour les communes, les développeurs et les propriétaires immobiliers, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre « climatiser » et « ne pas climatiser ». Il s’agit d’agir dans le bon ordre : d’abord limiter les apports de chaleur et exploiter les solutions passives, puis vérifier que ces principes sont réellement intégrés aux projets, et enfin recourir au refroidissement actif lorsqu’il devient nécessaire : de manière ciblée, correctement dimensionnée et viable dans les décennies à venir.

Cinq leviers permettent de structurer cette démarche.

1er levier : bien exploiter le bâtiment avant de l’équiper

Le premier niveau d’action est le plus immédiat : la manière dont un bâtiment est utilisé. Même un bâtiment bien conçu peut surchauffer si les protections solaires restent ouvertes au mauvais moment ou si la chaleur accumulée n’est pas évacuée pendant la nuit.

  • Limiter les apports solaires : baisser les stores ou les volets dès que le soleil frappe la façade, idéalement avant que la pièce ne surchauffe, permet de conserver plus longtemps la fraîcheur du bâtiment.
  • Profiter de la fraîcheur nocturne: lorsque la température extérieure redescend, ouvrir les fenêtres permet de purger une partie de la chaleur accumulée pendant la journée.
  • Éviter les incohérences: faire fonctionner une climatisation avec les fenêtres ouvertes et les stores levés revient à lutter en permanence contre des apports de chaleur que l’on pourrait éviter.

Cela dit, compter uniquement sur le comportement des usagers n’est pas suffisant. L’automatisation des protections solaires peut alors compléter les bons gestes. L’objectif n’est pas de multiplier les systèmes complexes, mais de trouver le bon équilibre entre solutions simples, robustes et réellement utilisées.

C’est là qu’intervient la conception.

2ème levier : concevoir le bâtiment comme une stratégie passive cohérente

Le confort estival ne repose pas sur une mesure isolée. Les solutions passives sont efficaces lorsqu’elles se complètent : empêcher autant que possible la chaleur d’entrer, évacuer celle qui s’accumule, puis utiliser la masse du bâtiment pour amortir les pics de température.

Première étape : les grandes surfaces vitrées doivent être questionnées dès la conception : apportent-elles réellement un bénéfice suffisant en lumière naturelle pour justifier les hausses de températures intérieures qu’elles génèrent en été ? Dans le bâti existant, l’ajout de protections solaires extérieures là où elles manquent peut déjà améliorer fortement la situation.

Deuxième étape : évacuer la chaleur lorsque l’extérieur redevient plus frais. Le rafraîchissement nocturne doit être pensé comme une vraie fonction du bâtiment, avec des sections de passage d’air suffisantes. De simples fenêtres en impostes ne suffisent souvent pas. Il faut aussi traiter les obstacles très concrets qui empêchent d’ouvrir : pluie, bruit, risque d’effraction ou moustiques. Lorsque c’est possible, une ventilation traversante prévue dès la conception augmente nettement l’efficacité de cette purge nocturne.

Troisième étape : tirer parti de l’inertie thermique. Le béton, les chapes et les murs massifs peuvent absorber une partie de la chaleur pendant la journée et restituer la fraîcheur accumulée pendant la nuit. Mais ce rôle n’est possible que si cette masse reste en contact avec l’air intérieur. Moquette, faux-plafonds ou doublages intérieurs peuvent au contraire casser cet effet. L’inertie et le rafraîchissement nocturne fonctionnent donc ensemble : sans possibilité de refroidir la masse la nuit, son potentiel est limité et sans inertie, une partie du bénéfice de la ventilation nocturne se perd plus rapidement.

À cette base peuvent s’ajouter deux compléments simples. Les ventilateurs, plafonniers ou sur pied, améliorent la sensation de confort pour une fraction de l’énergie consommée par une climatisation. Et à l’extérieur, végétation, ombrage et présence d’eau contribuent à réduire l’échauffement autour des façades, alors qu’une grande surface goudronnée exposée au soleil renforce l’îlot de chaleur. Le confort estival se joue donc à la fois dans le bâtiment et dans son environnement proche.

Il faut maintenant s’assurer que les bonnes intentions seront effectivement réalisées lors de la construction :

3ème levier : renforcer la vigilance des organismes dès le permis de construire

Le permis de construire est un moment clé où l’on peut encore corriger une façade trop vitrée, des protections solaires insuffisantes ou une stratégie de ventilation nocturne mal dimensionnée, avant que ces choix ne deviennent trop coûteux à modifier.

Exemple neuchâtelois

À Neuchâtel, le RELCEn — le règlement cantonal d’application de la loi sur l’énergie — renvoie à la norme SIA 180, qui fixe notamment des exigences pour limiter la surchauffe des bâtiments.

Concrètement, pour un immeuble très vitré orienté ouest, le dossier de permis doit montrer que les stores, vitrages et autres mesures de protection solaire sont suffisants. Si un refroidissement actif est prévu, des exigences supplémentaires s’appliquent.

Minergie va plus loin : selon le projet, il exige un calcul détaillé ou une simulation thermique. C’est donc un contrôle plus poussé, qui permet de mieux vérifier sur le papier si le bâtiment restera réellement confortable lors des fortes chaleurs.

Le cadre existe déjà mais est-ce que ce niveau de contrôle est suffisant ? Une vérification thermique estivale plus systématique lors de l’octroi du permis permettrait de repérer les risques de surchauffe avant la construction, et de s’assurer que les mesures passives du deuxième levier ont soient intégrées au projet.

Finalement, même un bâtiment bien conçu, dont les plans ont été contrôlé et qui est correctement exploité peut ne pas suffire dans certaines situations ou affectations. C’est là que le refroidissement actif est légitime pour maintenir une température intérieur acceptable.

4ème levier : lorsqu’un refroidissement actif est nécessaire, le cibler et le dimensionner

Certaines configurations cumulent des contraintes que les solutions passives ne peuvent pas toujours absorber. C’est le cas par exemple des charges internes élevées dans l’industrie, des écoles ou des salles de spectacle ainsi que des lieux qui accueillent des personnes vulnérables (EMS, hôpitaux, crèches…)

Dans ces cas, nul besoin de refroidir automatiquement l’ensemble du bâtiment. Dans un EMS, par exemple, une « zone refuge » (cafétéria, salle commune ou autre espace accessible) peut offrir un lieu frais pendant les heures les plus chaudes, avec une installation limitée et une consommation moindre.

Le dimensionnement doit également être viable sur le long terme. Une bonne simulation thermique s’appuie sur des fichiers météorologiques représentatifs des étés futurs et des épisodes critiques, afin d’éviter de concevoir aujourd’hui un système déjà insuffisant demain.

Complémentarité PV

Le photovoltaïque crée d’ailleurs une complémentarité intéressante : en journée, lorsque les besoins de rafraîchissement augmentent, la production solaire peut dépasser la consommation courante du bâtiment. Une partie de cet excédent peut alors alimenter un refroidissement actif correctement dimensionné. Cela ne remplace pas les mesures passives mais permet de traiter plus rationnellement le besoin résiduel qui subsiste après leur mise en œuvre.

Il reste une dernière question : que faire quand le refroidissement actif n’est pas encore nécessaire aujourd’hui, mais qu’il pourrait le devenir dans dix, vingt ou trente ans ?

5ème levier : préparer l’adaptation future

Dans les années 70, des milliers de bâtiments énergivores ont été construits sans se soucier de l’isolation thermique. Aujourd’hui, une grande partie de ce parc doit être assainie, ce qui implique des travaux lourds et des investissements considérables.

Ainsi, construire aujourd’hui sans tenir compte des conditions météorologiques futures reporte de lourdes adaptations pour les prochaines décennies.

Anticiper ne signifie pas installer une climatisation partout dès maintenant. C’est de facilité les adaptations futures par exemple en prévoyant les passages de gaines, les emplacements pour les unités extérieures ou, si nécessaire, les renforcements structurels. Dans les rénovations importantes, ces réserves techniques peuvent souvent être intégrées avec un surcoût limité par rapport à une intervention ultérieure.

Cette logique complète les quatre premiers leviers : bien exploiter le bâtiment, réduire le besoin par la conception, vérifier rigoureusement les choix au stade du permis, puis refroidir de manière ciblée lorsque cela devient réellement nécessaire. L’anticipation permet de garder cette hiérarchie valable dans le temps, avec une vision à 30 à 50 ans cohérente avec l’évolution du climat.

La résilience du parc bâti ne se résume donc pas à ajouter de la climatisation. Elle se construit en combinant, dans le bon ordre, sobriété d’usage, conception passive, contrôle, refroidissement raisonné et capacité d’adaptation future.